28 février 2007
Un amour d'enfance (part5)
Les Amoureux
-Niña, ça fait longtemps!
-Oui.
Dans les rues de Paris, nous marchons, nous n'avons pas de quête, pas d'urgence, nous marchons. Au premier carrefour, en attendant le feu, nos mains se sont trouvées, elles ne se lâchent plus, et parfois nous devons lever les bras, comme une arche, pour les passants pressés que nous croisons. Tous nos souvenirs d'enfants sont stockés là, dans cet espace, dans le contact de nos mains.
-¿Tienes alguien, una amiga? (*Tu as quelqu'un, tu as une copine?)
-Pues no, soy soltero (*Ben non, je suis célibataire.)
-Yo también (*Moi aussi.)
Alors l'étreinte de nos mains se resserre un peu plus.
Dans le métro, le portillon, je ne veux pas que nos mains se séparent. Je le tiens ferme, il rit, il se laisse guider. Dans l'autre main, le ticket de ma carte orange.
-Pasemos juntos! (*Viens, on passe ensemble!)
Nous sommes obligés de nous coller l'un à l'autre pour passer le tourniquet.
-Espera. (*Attends.)
Mais le tourniquet ne termine pas son mouvement. Un grain de
sable dans la machine de la RATP ? Non, ce sont deux amoureux. Juste deux amoureux qui se trouvent. Qui se retrouvent.
Et voilà, c'est à cet instant là. Précisément. Cet instant
immobile et suspendu comme la porte de l'éternité, ouverte en grand pour eux tous seuls, soudés, l'un à l'autre, collés pour un baiser, une femme contre un homme, un long baiser aux yeux fermés, dans le brouhaha, et le flot des voyageurs qui passe à côté comme une colonne de fourmis, mais ce n'est pas grave, et s'il n'y avait pas d'autre tourniquet le flot passerait encore par dessus leur têtes, pas grave du tout, ce sont des amoureux, et ils s'embrassent, dans l'éternité...
Après, je ne sais plus. Des quais, des rues à nouveau, et enfin une porte cochère, puis une autre porte encore, vitrée cette fois, quatrième cour, escalier gauche, et au bout des étages, ma porte, celle de ma solitude.
Derrière nous j'ai refermé le verrou en regardant au fond de ses yeux noirs.
Le silence d'ici s'est emparé de nous.
Et là, dans notre bulle à tous les deux, il y eut : son rire, une larme à moi, un paquet de chewing-gum espagnols, mes doigts dans ses cheveux, tout noirs également, son rire, son sexe, ses caresses, et mes seins dans ses mains, durs, petits - il a dit qu'il les aimait- et il y a aussi un grand ciel bleu sur les cheminées des toîts, et une odeur de café, arrivée je ne sais d'où, apportant avec elle les rêves de mille et une nuits étoilées, les histoires de Schéhérazade, avec des lampes merveilleuses, et des génies, et les voilà soudain, qui exaucent mes souhaits, mes désirs, sa peau contre la mienne, partout, et puis un cheval blanc, bien sûr, blanc, et qui nous emmènera, plus tard, partout où l'on voudra aller, mon trésor que tu découvres, mon secret et le tien, ma langue qui suce le sel sur ta peau, et qui te goûte, et tu ris encore parce que tu te rappelles, je l'avais fait déjà, il y a longtemps, quand nous étions des enfants...
Tout de même il y avait du monde, dans cette bulle!
Photos: Brejjtbarg / Specia (777)
Texte: Belle
14 janvier 2007
Un amour d'enfance (part3-4)
...Je descendue à Denfert. Je voulais arriver à pied
à mon rendez-vous. Ne pas tomber sur lui comme ça, juste en sortant du
métro. Je voulais le voir de loin.
Je marchais et les images de l'été 86 dansaient dans ma tête.
...Manuel
et Jose nagent contre le courant du canal. Pour moi, ils font la
course, et malgré tous leurs efforts ils n'avancent quasiment pas.
Je souris, en pensant aux caleçons qu'ils portent, chacun le même, bleu ciel avec un élastique rouge.
Je suis restée sur la berge. Je les regarde, assise dans l'herbe.
Quelques instants plus tôt ils m'ont proposé de venir me baigner avec eux. Mais je n'avais pas de maillot.
Et j'ai lu dans leurs yeux que nos jeux ne pourraient pas toujours rester les mêmes.
Pour la première fois, j'ai senti que c'était comme une femme, qu'ils me regardaient.
Pour
la première fois, j'ai éprouvé cette sensation ambigüe et troublante,
au plus profond de mon corps, et jusque sur ma peau : comme de la
honte, et du désir pourtant, qui se mélangeaient. Qui se repoussaient,
et qui s'attiraient.
Lorsque j'y repense, il me semble que c'est
toujours la même émotion, invariable, dès que je sens le regard d'un
homme sur moi. Comme un signal.
C'était un peu confus. J'étais triste, comme s'ils m'avaient trahie. J'étais heureuse aussi.
Je n'étais plus une petite fille, plus une "princesa".
Alors très vite je me suis déshabillée, pendant qu'eux luttaient contre la force de l'eau.
Très
vite il n'y a plus eu sur mon corps qu'une culotte blanche, un
minuscule morceau de tissu que l'on devait voir de loin pourtant, dans
tout ce vert, et c'était mon drapeau, l'étendard de toutes les filles!
Avant de plonger à mon tour, je savais déjà que c'était moi, la plus forte...
...Mais là, dans la rue, seule parmi la foule des gens pressés, je me sentais perdue.
J'étais
heureuse pourtant. Dix années avaient passé, et j'allais retrouver mon
premier amour. Celui de l'enfance, de ses parfums, le goût de ma peau
salée sous le soleil d'Espagne en Juillet, lorsque je léchais mon bras
à la dérobée, la surprise dans ses yeux quand après notre premier
baiser j'ai léché sa peau à lui, et goûté le sel sur le dessus de son
bras, pendant que la toile de son jean se tendait jusqu'à lui faire
mal. Et puis ensuite j'ai enfoui mon visage au creux de son aisselle,
et puis j'ai respiré son odeur sucrée, et lui caressait mes
cheveux, son coeur battait fort aussi, et tout de suite ses doigts ont
déboutonné mon jean - trop habiles, j'ai pensé: il l'a déjà fait - déjà
sa main est sur mon sexe, ses doigts le découvrent, humide, et ils
m'explorent et quand ils poussent plus loin je relève la tête, pour que
nos lèvres s'embrassent encore.
Après on s'est regardés, longtemps. Il était important, ce moment, nous le savions. Je le savais.
J'ai de la chance, je m'en souviens tellement bien de ce baiser!
Plus
tard, au lycée, j'ai fait une enquête auprès des filles, comment ça
s'était passé pour elles, et tout ça, on dit que les filles ça se
raconte plein de choses, et moi j'étais curieuse, je voulais des détails
aussi, mais leurs réponses étaient très vagues. et celles qui en
parlaient beaucoup, je ne les croyais pas.
Alors je les ai gardées
secrètes, les sensations de ce jour là, mais bien vivantes au fond de
moi, gravées dans la mémoire de ma peau.
Maintenant j'aperçois l'église devant laquelle nous avons rendez-vous.
Mes yeux le cherchent.
Sur
le trottoir, en face, un homme me regarde, je ne sais pas... Non, ce
n'est pas lui. Je bouscule une jeune femme, qui promène un bébé dans
une poussette, et pendant que je m'excuse, le bébé me sourit, la maman
aussi, mais ce n'est pas moi qu'elle regarde, c'est quelqu'un qui est juste
derrière moi. Alors je sens qu'une main se pose sur mon épaule, et
j'entends une voix d'homme : "Olà, niña!.."
photo: Radinovitz / Jakob
texte: Belle
12 janvier 2007
Un amour d'enfance (part2)
...On jouait à des jeux de garçons.
C'est vrai,
j'avais la silhouette d'un garçon. Les mêmes jeans, et les
mêmes tee-shirt blancs sur le dos. Les miens étaient quand même plus blancs! C'est que, déjà toutes petites, on nous programme
autrement. Une fille ça fait attention à ses habits. Une fille, ça
apprend vite des mots comme "lessive" ou "ménage".
Mais j'étais en vacances, et j'étais la princesa.
Alors je participais à leurs jeux. Et à cet âge là, les frontières ne sont pas encore très nettes.
Et
le soir, après le dîner, c'était la promenade, le "paseo". La première
fois je ne comprenais pas. Il était dix ou onze heures, et tous les
gens sortaient dans la rue. Les anciens apportaient des chaises sur le
trottoir et se retrouvaient par petits groupes pour se raconter des
histoires. J'aimais bien les écouter même si je ne comprenais pas
grand chose...
Souvent Jose s'arrangeait pour qu'on se promène
ensemble mais il devenait tout rouge malgré tout, si quelqu'un lui
disait: "Olà hombre, tu novia es de Noruega? Que es un bombòn!"**
Là je comprenais. J'étais fière.
C'était interdit, mais on allait souvent au bord du canal. Ils essayaient toujours d'attraper des grenouilles.
Un jour on a fait la course, et en arrivant près de l'eau, les garçons ont voulu se baigner...
**Ta fiancée, elle vient de Norvège ou quoi? Elle est pas mal!
photo: Guille
texte: Belle
08 janvier 2007
Un amour d'enfance (part1)
Mon Dieu, comme j'avais le trac!
On devait se
retrouver près de l'église d'Alésia, et on s'était dit qu'on se
reconnaîtrait. Ce n'était pas possible qu'on ne se reconnaisse pas!
Pourtant quand nous nous étions embrassés, je m'en souviens, contre le
tronc d'un palmier - ce n'est pas confortable du tout, le tronc d'un
palmier, ce n'est pas douillet, ça me labourait le dos, à moi, et lui
qui me plaquait, qui me poussait, qui me caressait et me fouillait, et sa
langue forçait mes lèvres, et son sexe, tout dur, contre ma cuisse. Je
n'avais encore jamais connu cette sensation là. Au début, ça
ressemblait un peu à mes caresses à moi, à mes doigts sur mon ventre,
et sur mes seins, mais très vite aussi il y a eu cette force. C'était
nouveau pour moi, cette force d'homme! - quand nous nous étions
embrassés cette fois là, nous avions treize ans, tous les deux.
Nous
sommes nés le même jour de la même année, José et moi. Entre nous, il y
a plein de signes... Il est mon cousin, et aussi mon double, le négatif
de ma propre image. Ses cheveux sont noirs, et son regard, noir aussi.
Moi j'ai des yeux bleus, comme le ciel de Juillet en Catalogne, à
Tortosa. Sans nuages. Et en été, quand le soleil s'en mêle, mes cheveux
sont presque blancs, à force d'être blonds.
Je n'avais que treize ans mais je savais que c'était lui, la pièce du puzzle qui s'assemblait le plus exactement à moi.
Et
dix années plus tard, voilà que je marchais dans les rues, et que nous
avions rendez-vous, dans Paris, près d'une petite église.
Parmi la foule. Oh oui! On se reconnaîtrait...
photos: Tefeari
texte: Belle
05 décembre 2006
Premier contact avec l'Espagne
"Mira que guapa! Que princesa! Manuel! Llegó tu prima! Jose ven por aquí..."
C'était moi, le centre de ce tourbillon! Ils arrivaient, tous! Tout le monde venait embrasser la petite blonde, et voir ses grands yeux bleus.
Sans jamais m'en parler, mes grands-parents les avaient préparés à cette visite. Depuis longtemps.
Ils savaient bien que je ne leur ressemblais pas, ils connaissaient déjà l'histoire.
Mais ils étaient tous venus pour que je sache que c'était la même chose, pour me montrer que ça ne faisait aucune différence.
Ca ne m'est pas facile de raconter ce moment là. Les larmes viennent tout de suite, quand j'en parle: tellement d'amour!
En Espagne, la famille, c'est tout le village. C'est vrai! J'avais des oncles, des tantes, des cousines et des cousins, et ils n'en finissaient pas d'arriver, et moi je me demandais bien comment j'allais faire pour me rappeler de leurs prénoms à tous.
Et pour ne rien arranger, ils se partageaient souvent le même: J'avais quatre "Tia Maria" (en espagnol, la tia, c'est la tante), la première s'appelait Maria Pilar, l'autre Maria Dolorès etc... C'est simple quand on a l'habitude!
Il y avait aussi plusieurs Jose. Il y avait celui de Roquetes, il était vieux, il avait au moins trente ans.
Et puis il y avait celui de Raval.
Mon premier amour.
Il avait treize ans, comme moi...









